Il était une voix: Benoit Allemane (INTERVIEW)

Comédien de doublage renommé en tant que voix Française officielle de Morgan Freeman, Benoit Allemane a également réalisé des doublages dans des séries et documentaires télévisées, des jeux vidéos ou encore des publicités. Comédien de théâtre passionné, nous avons eu la chance d’interviewer Benoît Allemane sur son parcours, ses débuts en tant que doubleur de Morgan Freeman mais aussi sur ses conseils pour se lancer dans le doublage. 

L’équipe ABC Voice remercie chaleureusement Benoît Allemane pour nous avoir accordé cet entretien.

Source: http://www.benoitallemane.fr/voix.html

ABC Voice:  A quel moment de votre vie avez-vous découvert que votre voix était particulière ? 

Benoît Allemane: La voix c’est l’instrument d’un comédien et c’est un instrument que l’on travaille. On travaille sa voix au théâtre notamment en interprétant des rôles totalement différents pendant plusieurs années. Notre métier est fait d’une multiplicité d’activités, on peut faire du théâtre, de la publicité, du voice over, de la télévision, de la radio ou encore du doublage. C’est une des particularités de notre métier : avec notre voix on peut faire tout un tas de manifestations artistiques. Il n’y a pas un moment spécifique où on se dit « tiens avec ma voix je vais faire quelque chose”. J’ai commencé à faire du théâtre à 17 ans et on m’a dit que j’avais une belle voix et qu’il fallait que je la travaille. C’est notre instrument, comme un musicien, il faut travailler son instrument.

Comment devient-on comédien de doublage/ comédien voix-off ?

J’ai suivi des cours de théâtre à l’École nationale des arts de Strasbourg où j’ai pu aborder tout un tas de disciplines dont la voix avec des cours de diction et des cours de chants. Pendant 3 ans, j’ai travaillé ma voix quotidiennement.  

Comment développez-vous une voix pour un personnage ou un projet ?

Quand on aborde un doublage et qu’on prête sa voix à un comédien étranger, le personnage est déjà interprété. Il est déjà sur la pellicule, sur l’écran et ce que nous devons faire c’est prêter notre voix française à ce comédien étranger. On doit pouvoir s’inspirer de ce qu’il fait pour coller complètement au personnage qu’il incarne. On ne peut pas faire autre chose que ce que lui fait. Si par exemple je double un comédien américain qui n’articule pas beaucoup, je ne peux pas avoir une diction très articulée car les mouvements de bouches ne sont pas les mêmes. C’est un travail qui se fait en répétant la séquence que l’on doit enregistrée mais surtout en s’inspirant de ce que l’acteur a voulu exprimer. Il faut imaginer l’état dans lequel il était quand il a tourné : comprendre son état émotionnel et le personnage. Dans le doublage il y a déjà 90% du travail de fait, puisque le comédien est à l’image et qu’on ne peut pas changer ce qu’il a fait. Il faut se rapprocher au mieux du personnage, on n’a pas le droit de trahir un personnage. Quand je dis personnage, je sous entends aussi le comédien qui l’interprète. Par exemple, quand je double Morgan Freeman, je dois m’inspirer de son humeur, de son état affectif et psychologique.

Comment se déroule une séance d’enregistrement ?

Au départ, si vous n’avez pas un rôle très important dans un film, vous êtes convoqué tout simplement. Votre voix a été choisie car elle correspond à celle du personnage. Au studio vous avez un directeur artistique qui connaît très bien le scénario et l’intrigue qui va vous informer du contenu du film, ou de la série et de ce que fait votre personnage. Vous avez un petit rôle, on vous montre deux ou trois fois la séquence dans laquelle apparaît votre personnage et puis vous commencez à le doubler. Quand on a le rôle principal du film, quelquefois on peut voir le film en entier avant.  Pour le doublage, vous avez l’image et en dessous vous avez une bande rythmo qui défile avec le texte français qui est projeté et qui est synchronisé avec le mouvement des lèvres de l’acteur qui est à l’image. Ce qu’il faut c’est lire le texte qui est en bas, tout en interprétant et en s’inspirant de l’acteur. Vos yeux vont en permanence de l’image du personnage au texte qui est en dessous. Quand vous avez répété plusieurs fois, vous arrivez presque à oublier le texte français qu’il y a en dessous, et vous vous appliquez à ne regarder que le visage et les lèvres du comédien que vous doublez.

Que répondez-vous aux personnes qui disent que le comédien de doublage reste “dans l’ombre” par rapport à l’acteur qu’il double ? 

Je comprends que certains de mes camarades comédiens de doublage pensent ça. Vous posez la question à 10 comédiens, vous avez 10 réponses différentes. Mais c’est vrai que si on se pose la question de qui fait les entrées au cinéma, ce sont les acteurs. C’est eux qui remplissent les salles. Nous, nous sommes à leur service mais ça ne veut pas dire qu’on reste dans l’ombre. Nous avons des témoignages de reconnaissance de notre travail par des spectateurs, qui nous envoient des messages en disant “qu’est-ce que vous avez été extraordinaire dans ce rôle que vous avez doublé ». On n’est pas dans la lumière comme l’acteur que l’on double, bien évidemment, mais on ne reste pas dans l’ombre. Là où il y a plus de méconnaissance c’est de la part de certains réalisateurs français, ou de téléspectateurs ou de cinéphiles qui ne supportent pas le doublage. Certaines personnes ne visionnent que les films dans la version originale et c’est leur droit le plus strict. Nous travaillons pour ceux qui n’ont pas la capacité de percevoir les œuvres dans leur langue originale. Être comédien, c’est passer de l’ombre à la lumière, avec le théâtre, pour moi ça n’a pas d’importance. Ce qui est important pour moi, c’est le sourire de la personne qui un jour reconnait votre voix. Les sourires et les petits mots gentils, c’est notre récompense.

Donc ça arrive que l’on vous reconnaisse à votre voix ? 

Oh bien-sûr ! Vous savez, j’ai commencé le métier en 1960 et on est quand même en 2021, ça fait pas mal de temps ! (rires) Il y a des générations qui m’ont entendu et qui connaissent ma voix.

Comment êtes-vous devenu la voix française de Morgan Freeman ?

La société américaine, je crois que c’était la Warner à l’époque, dans les années 90, voulait changer la voix du comédien qui doublait Morgan Freeman. Pour quelle raison, je n’en sais rien. Je connaissais le comédien qui le doublait, c’était un très bon comédien d’origine guadeloupéenne. Peut-être que sa voix était un petit peu décalée, un peu vieille par rapport à l’acteur.  Vous savez c’est comme ça, les producteurs peuvent avoir soudainement des désirs de changer les voix. J’ai donc été convoqué, d’ailleurs je ne pensais pas du tout que je serais pris. Je l’ai été, et ça a été évidemment un grand bonheur ! Un des premiers grands films dans lequel j’ai doublé Morgan Freeman a été les Evadés. Pendant un certain temps, il n’y avait pas que moi, un autre comédien doublait aussi Morgan Freeman dans d’autres films. Mais ça n’a pas du tout été un problème, j’ai doublé plus de 40 films avec Morgan Freeman et je pense bien connaître l’acteur ! (rires) Quand je le vois jouer différents personnages, je retrouve à chaque fois son sourire, ses yeux qui pétillent et sa bonté.

Dans quel film avez-vous préféré le doubler ? 

Les Évadés, mais les autres aussi je les aime bien. Vous savez, ce sont à chaque fois des films différents. Dans les Evadés, c’est le scénario qui m’a marqué, et l’interprétation des deux personnages principaux. A chaque fois c’est du bonheur, même si parfois il y a des films qui n’ont pas grand intérêt, mais comme avec n’importe quel acteur. C’est leur travail, ils sont engagés, même si certains films sont moins bien que d’autres. Mais Morgan Freeman apporte toujours ce petit “plus”.

Vous semblez très attaché à lui.  

Oui, et il ne fait pas que des grands films. Il est aussi co producteur de documentaires télévisés. Il a fait toute une série documentaire sur l’origine du monde, on a fait plus de 40 épisodes où il est à l’image. Il commente le big bang, les trous noirs…c’est un homme qui touche à tout et qui se prête à toute sorte de productions, qui sont autres que des films de divertissements. Il a aussi fait une série où il part à la recherche de Dieu dans le monde entier. Il est allé découvrir la Mecque, le Vatican, les hindous, les aztèques…et à chaque fois il apparaît à l’image. C’est l’homme de la rue, l’homme qui s’intéresse et c’est ça qui le rend très intéressant. En plus, c’est quelqu’un qui est très engagé pour l’égalité raciale. De plus, il me semble qu’il est président de l’union des artistes américains. Il est reconnu par ses collègues comme étant l’un de leurs représentants les plus importants.

Avez-vous eu l’occasion de le rencontrer personnellement ?

Non. Nous aurions dû travailler ensemble il y a quatre ans, pour l’anniversaire du débarquement en Normandie, avec l’orchestre philharmonique d’Amsterdam.  Ça avait été pour moi une nouvelle merveilleuse. Nous devions commenter simultanément, lui en américain et moi en français, devant un public sur la plage Omaha Beach et raconter l’histoire du débarquement. J’avais la trouille à l’idée de travailler avec lui (rires), quand même on parle d’un géant du cinéma ! Mais malheureusement ça ne s’est pas fait, pour des raisons que j’ignore. Personnellement j’étais à deux doigts de signer le contrat, c’était bien parti. Puis la production a été abandonnée, ça a été une grande déception. Mais si un jour j’ai la chance de le rencontrer, je crois que je lui dirais simplement : chapeau Monsieur, vous êtes formidable !

Vous êtes la voix française de Morgan Freeman, mais vous avez d’autres cordes à votre arc. Théâtre, radio, film… Quelle est la discipline que vous préférez et pourquoi ?

Ce que je préfère, c’est le contact avec les spectateurs, c’est le théâtre. Quelle que soit la pièce que vous jouez, le public vient par amour du théâtre. Il vient découvrir un auteur, il a payé sa place et compte sur vous ! Quand on est derrière le rideau, on se dit “on n’a pas le droit de les décevoir”. Quand le rideau se lève et qu’on les voit, qu’on les sent, c’est du bonheur. C’est tellement agréable de ressentir les émotions des spectateurs dans la salle, c’est notre récompense. Nous, acteurs, sommes le lien entre l’auteur et le public (même si le metteur en scène vient se mettre entre les deux). Il y a une sorte d’échange permanent avec le public quand on joue. On entend la respiration du public, on entend les soupirs, les silences… Et puis les rires ! Ça c’est du grand bonheur. Bien-sûr, ça ne veut pas dire que je ne prends pas de plaisir à simplement faire un commentaire de film ou à faire un livre audio. Ce sont des plaisirs différents qui font partie d’une profession, d’un même métier, celui de comédien. 

Benoit théâtre

Avez-vous une petite anecdote qui vous tient à cœur à partager avec nos lecteurs ?

J’en aurais pleins vous savez ce sont des petits plaisirs personnels (rires). Un grand plaisir que j’ai eu, et qui remonte à l’année 68, c’est d’avoir été mis en scène par Peter Ustinov. Côtoyer un grand auteur et acteur anglais extrêmement doué a été un grand bonheur. Ça a été une période très riche.

Que recommanderiez-vous à un débutant qui voudrait devenir comédien de doublage ?

Le doublage c’est une discipline, comme faire de la radio ou de la TV. La profession c’est d’être comédien. Il faut avoir une base technique de comédiens. Lorsque l’on fait du doublage, on ne peut rien changer à ce qui a été fait. C’est l’expérience, en répétant des personnages au théâtre qu’on s’imprègne des émotions, des attitudes et des réflexions. Lorsqu’on arrive dans un studio de doublage, on n’a pas le temps d’approfondir à fond les personnages. Chaque comédien doit approfondir son jeu en amont. Les cours de théâtre sont primordiaux. On ne lit pas le texte, on le vit. 
Et surtout, ne pas abandonner ses études ! (rires) J’ai autour de moi des comédiens trentenaires qui ne travaillent plus, et comme ils n’avaient pas achevé leurs études et bien ils se trouvent dans une situation délicate. Il faut s’assurer d’avoir un métier. C’est un métier très dur et très sélectif, donc protégez vos arrières (rires) !

Quels sont vos prochains projets ?

J’ai du doublage en tant que Morgan Freeman qui arrive. Il fait toujours des films même s’il commence à être un peu vieux. Il a 83 ans, je n’en ai que 79 donc ça va, j’ai le temps. (rires) Je vais partir tourner aussi un petit court métrage en Bretagne et puis j’ai un livre audio à faire. J’ai aussi un gros film qui arrive où je vais doubler un personnage joué par un comédien d’origine afro-cubaine. J’ai quand même du boulot devant moi, et c’est très bien, si on arrête c’est la mort ! (rires)

Interview réalisé par téléphone le 17 mars 2021 à Toulouse
Marie-Alix Payeur